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Wood Wide Web

On nous a menti sur les arbres ? Ce que cache le "Wood Wide Web"

Actualité

On a tous entendu parler des forêts qui « communiquent ». L'idée a circulé dans les documentaires, les livres de vulgarisation, quelques séries télévisées. Elle a séduit — et c'est compréhensible, parce que ce qu'elle décrit est réel, au moins en partie. Sous les racines des arbres, des filaments fongiques forment effectivement des connexions physiques entre individus d'espèces différentes. Ce que ces connexions font exactement, en revanche, est une question autrement plus compliquée.

Le terme Wood Wide Web — « la toile du monde végétal » — est apparu pour la première fois dans la revue Nature en 1997, en référence à une étude de Suzanne Simard et ses collègues qui démontrait le transfert net de carbone entre espèces d'arbres partageant des champignons ectomycorhiziens. Simard, aujourd'hui professeure à l'Université de la Colombie-Britannique, a depuis consacré l'essentiel de sa carrière à cartographier ces échanges souterrains. Lors de sa thèse de doctorat, elle avait découvert que les arbres communiquent leurs besoins et s'envoient des nutriments via un réseau de champignons enchevêtrés dans le sol. Ce n'est pas rien. Mais la distance entre cette observation et le récit qui en a découlé dans la presse grand public est, selon certains de ses collègues, considérable.

Ce que le réseau fait vraiment — et ce qu'on lui attribue en plus

Le mécanisme de base est établi. Les arbres forment des mycorhizes — littéralement « champignon-racine » —, des relations symbiotiques entre les racines et des champignons. Les filaments de ces champignons, appelés mycélium, croissent à partir des extrémités racinaires et se connectent aux racines d'autres arbres et plantes, formant un réseau souterrain qui peut s'étendre sur de vastes surfaces. La relation est mutuellement avantageuse : le champignon fournit à l'arbre de l'eau et des nutriments minéraux, notamment du phosphore et de l'azote. En retour, l'arbre lui transfère des sucres issus de la photosynthèse — environ 30 % de sa production sucrière, selon certaines estimations.

Jusque-là, le consensus est solide. Là où ça se complique, c'est quand on passe du transport de nutriments à la notion de « communication » ou de « solidarité ». Simard a poursuivi ses recherches en étudiant comment ces réseaux fongiques aident les arbres à envoyer des signaux d'alerte face aux changements environnementaux, à reconnaître leurs proches, et à transférer leurs nutriments à des plantes voisines avant de mourir. Ces travaux ont nourri le concept des « arbres mères » — les grands individus matures qui, connectés à des centaines de voisins, joueraient un rôle de hub dans la distribution des ressources.

Des bouleaux reçoivent du carbone supplémentaire de la part de sapins de Douglas lorsqu'ils perdent leurs feuilles ; à d'autres moments, ce sont eux qui alimentent les sapins à l'ombre. Ce type d'échange réciproque est fascinant. Mais en 2023, une analyse publiée dans Nature Ecology & Evolution par Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema a sérieusement refroidi l'enthousiasme. Les auteurs s'inquiètent que les affirmations récentes dans les médias populaires sur les réseaux mycorhiziens communs soient déconnectées des preuves, et qu'un biais en faveur des effets positifs se soit développé dans la littérature scientifique. Après avoir évalué les preuves soutenant trois affirmations courantes, ils concluent que les résultats des études de terrain varient trop largement, présentent des explications alternatives ou sont trop limités pour permettre des généralisations.

Le problème du téléphone arabe scientifique

Ce qui est peut-être le plus troublant dans cette controverse, ce n'est pas que les premières découvertes étaient fausses — c'est la manière dont elles ont été citées, déformées, amplifiées. Sur des décennies, des distorsions se sont propagées dans la littérature académique, éloignant progressivement le discours scientifique de la réalité. Parmi les articles évalués par les pairs publiés en 2022, moins de la moitié des affirmations portant sur les études originales pouvaient être considérées comme exactes.

Karst elle-même n'est pas en train de dire que les réseaux n'existent pas, ni que les champignons mycorhiziens sont sans importance. Les champignons tirent des nutriments et de l'eau du sol pour les transmettre aux arbres, et protègent également les racines contre les agents pathogènes. Ce rôle-là est documenté, utile, réel. « C'est formidable que la recherche sur les réseaux mycorhiziens ait suscité de l'intérêt pour les champignons forestiers, mais il est important que le public comprenne que beaucoup d'idées populaires sont en avance sur la science », dit-elle. La nuance est importante : ce n'est pas du tout la même chose que de dire que tout cela n'est qu'un mythe.

Il reste aussi des pistes prometteuses. Une étude publiée dans la revue Science en 2020 et menée par le Muséum d'histoire naturelle d'Estonie montre que les arbres et les plantes sont capables de transmettre des informations via des composés organiques volatils, des acides organiques ou des phytohormones. Grâce aux réseaux mycorhiziens, ces végétaux peuvent ainsi alerter leurs semblables — notamment en cas d'attaque par des insectes — permettant aux autres plantes de renforcer leurs défenses. Ces mécanismes de signalement chimique restent un domaine actif de recherche, même si leur portée exacte en conditions naturelles est encore débattue.

Pourquoi ça change quand même quelque chose pour les forestiers

La controverse scientifique ne doit pas faire oublier ce que ces recherches ont déjà changé dans la pratique. Au cœur du programme de Simard se trouve le « Mother Tree Project », établi en 2015, qui se situe à l'avant-garde de la recherche en sylviculture régénérative. Il étudie notamment comment différentes pratiques de gestion forestière influencent la survie et la croissance des semis naturels, dans un contexte de menaces climatiques croissantes.

L'idée que couper les vieux arbres — souvent perçus comme moins productifs — pourrait fragiliser l'ensemble d'un peuplement est désormais prise au sérieux, même si les mécanismes exacts restent à préciser. Couper un grand arbre, c'est rompre des dizaines de connexions. Labourer ou tasser le sol, c'est briser le réseau mycorhizien. Ces gestes affaiblissent la régénération naturelle. Ces observations, même partielles, ont déjà modifié certaines pratiques de gestion en forêt boréale.

Ce qui est peut-être le plus honnête à dire, c'est que la forêt n'est ni le système solidaire et presque conscient que certains vulgarisateurs ont décrit, ni la simple collection d'individus en compétition que l'écologie classique imaginait. Certains chercheurs soulignent que décrire les forêts comme des systèmes « solidaires » peut simplifier à l'excès des dynamiques où coopération, compétition, parasitisme et relations asymétriques coexistent. C'est précisément cette complexité qui rend le sujet difficile à résumer — et, paradoxalement, plus intéressant que le récit simplifié qui a circulé.

« Le concept du Wood Wide Web est très bon, reconnaît l'écologue forestier Tom Kimmerer. Il s'avère que les expérimentations ultérieures montrent qu'il ne fonctionne pas exactement comme il avait été proposé à l'origine. Nous ne l'appellerons peut-être même plus ainsi. Mais approfondir l'expérimentation nous conduit à une compréhension bien plus profonde de toutes les interactions qui se produisent sous la surface. » Ce n'est pas un démenti — c'est la science qui avance.

Sources

Nicolas

À propos de l'auteur

Rédacteur

« Passionné de jardinage, je cultive potager, verger, plantes exotiques et agrumes. Je partage mes astuces et conseils pour tous les jardiniers. »