La Ferme des Simples, à Chesne-et-Rail, rouvre une porte que beaucoup croyaient fermée
Il y a des savoirs qui ne se transmettent plus dans les familles, et dont on redécouvre l'existence presque par hasard — au détour d'une conversation, d'un marché, ou d'une émission de radio. Les plantes médicinales sauvages font partie de ces territoires oubliés. Pendant des générations, on savait ce qui poussait dans le pré d'à côté et à quoi cela servait. Aujourd'hui, la plupart des gens passent devant une pâquerette sans imaginer qu'elle pourrait remplacer un tube de crème dans l'armoire à pharmacie.
C'est précisément ce que rappellent les fondateurs de la Ferme des Simples, installés en Creuse, à Chesne-et-Rail. Leur démarche ne relève pas du militantisme ni de la nostalgie : elle part d'un constat simple, que partage une part croissante de la population. Renouer avec les plantes, c'est d'abord retrouver un rapport concret à ce qui pousse autour de soi. Pas une idéologie — une pratique.
Ce que la cueillette sauvage exige vraiment
La Ferme des Simples fonctionne principalement par cueillette sauvage. En alpage l'été, la culture en pleine terre n'est pas toujours possible : les cycles sont courts, le sol exigeant, et certaines espèces refusent simplement d'être domestiquées. La cueillette s'impose alors comme la voie la plus cohérente — et aussi la plus directe, dans la logique du circuit ultra-court : cueillir, transformer, utiliser.
Mais cette pratique demande bien plus qu'un panier et de la bonne volonté. Avant toute cueillette, l'identification correcte des plantes est impérative : une confusion peut avoir des conséquences graves, certaines espèces toxiques ressemblant à des espèces comestibles ou médicinales. Ce n'est pas un avertissement de façade — c'est le point de départ de tout apprentissage sérieux. La règle de base est de ne prélever que les parties dont on a besoin, en ne dépassant pas un tiers de la station et en laissant des plants en bonne santé poursuivre leur cycle de vie.
La qualité des plantes dépend aussi du moment et du lieu de récolte. Il est conseillé de profiter d'un jour sec et ensoleillé, et de ne pas commencer trop tôt ni trop tard à cause de la rosée — les fleurs et les feuilles humides s'altèrent vite et perdent leurs vertus. Le choix du lieu est tout aussi fondamental : certaines zones sont fortement exposées aux polluants, qu'il s'agisse des bords de routes, des terrains agricoles traités chimiquement ou des zones industrielles. Les plantes y accumulent les substances toxiques présentes dans l'environnement, ce qui les rend impropres à la consommation ou à l'usage médicinal.
L'arnica, un exemple de ce qu'on peut perdre
L'arnica est la plante médicinale de montagne la plus connue du grand public. On la trouve dans presque toutes les armoires à pharmacie, sous forme de crème, de gel ou de teinture. Ce que la plupart des utilisateurs ignorent, c'est l'état dans lequel se trouve la ressource sauvage.
L'arnica des montagnes est aujourd'hui en régression dans son milieu naturel sous l'effet des changements de pratiques agricoles, conduisant à la destruction et à la fragmentation de son habitat, auxquels peut s'ajouter localement une surexploitation par cueillette. La situation est documentée et préoccupante : depuis 2018, l'arnica ne fleurit presque plus sur les pentes du Markstein, un massif des Vosges qui concentrait 90 % de la récolte sauvage française. L'arnica des montagnes est non seulement de plus en plus rare en France, mais elle fait également l'objet de pillages.
Pour fournir les laboratoires pharmaceutiques, dont la demande européenne annuelle est estimée à 50 tonnes de capitules secs, l'arnica est cueillie à l'état sauvage. Cependant, la demande croissante en produits phytothérapeutiques et homéopathiques et sa rareté semblent de plus en plus inconciliables. Espèce emblématique mais fragile, l'arnica est protégée dans de nombreuses régions de France et son prélèvement est strictement réglementé.
C'est dans ce contexte que les conseils de la Ferme des Simples prennent tout leur sens : orienter vers des alternatives accessibles, plutôt qu'encourager une cueillette qui fragilise des espèces déjà sous pression.
La pâquerette, qu'on écrase sans la voir
Elle est partout. Dans les pelouses, les prairies, les bords de chemin. On la tond, on l'arrache, on la piétine. Et pourtant, Bellis perennis — la pâquerette commune — est une plante médicinale à part entière, parfois surnommée « la petite arnica des prés ».
Bellis perennis possède des vertus proches de celles d'Arnica montana. Elle contient des composés naturels — saponosides, acides organiques, polyacétylènes — qui ont la propriété de tonifier les vaisseaux sanguins et de décongestionner les tissus. Son utilisation en médecine traditionnelle est reconnue pour soulager des hématomes, agir sur l'inflammation de plaies ou sur des rhumatismes. En usage externe, la macération de fleurs de pâquerettes dans l'huile végétale soulage divers coups et traumatismes — entorse, foulure, rhumatisme, lumbago, courbature — et aide la régénération de l'épiderme au niveau de vieilles cicatrices.
Préparer soi-même un macérât huileux de pâquerette ne demande ni équipement particulier ni ingrédients rares. Voici comment procéder :
- Cueillir les fleurs au printemps, de préférence par temps sec en milieu de matinée
- Laisser sécher les fleurs avant macération : des fleurs bien sèches permettent d'obtenir une huile de meilleure qualité, qui se conserve plus longtemps
- Placer les fleurs séchées dans un bocal en verre et les recouvrir d'une huile de tournesol, neutre d'odeur, riche en vitamine E et qui pénètre facilement dans la peau
- Laisser infuser trois semaines à un mois, à la chaleur du soleil
- Filtrer, puis incorporer de la cire d'abeille fondue au bain-marie pour obtenir un baume
Attention : ce macérât peut causer des réactions allergiques chez les personnes sensibles aux Astéracées. C'est la même famille que l'arnica, le souci ou le chrysanthème — à vérifier avant toute application.
Partager le savoir, pas seulement le produit
Ce qui distingue la démarche de la Ferme des Simples d'une simple vente de produits naturels, c'est la transmission. Marchés locaux, formations régulières, rencontres sur le terrain : l'objectif est de rendre les gens capables de faire eux-mêmes, pas de les rendre dépendants d'un fournisseur de plus.
Cette logique rejoint une réalité documentée : face à la popularité croissante des remèdes naturels, de plus en plus de plantes médicinales et aromatiques sauvages sont récoltées. La demande mondiale pour ces plantes a triplé entre 1999 et 2015, avec une proportion allant de 60 à 90 % d'entre elles collectées à l'état sauvage. Cette pression ne se résout pas en achetant plus de produits bio en grande surface — elle se résout en apprenant à connaître ce qui pousse localement, en abondance, et qui n'a pas besoin d'être protégé pour être utile.
Observer, reconnaître, cueillir avec mesure, transformer : c'est un apprentissage qui prend du temps, mais qui donne une autonomie réelle. Et la pâquerette, pour commencer, est un bon professeur — elle est là, disponible, et elle n'attend pas d'être redécouverte.
Pour en savoir plus sur la Ferme des Simples et leurs formations : lafermedessimples.fr