Le média qui fait pousser vos connaissances 🌱.

Pando

Le plus vieil organisme du monde décline pour une raison absurde

Actualité

Il y a quelque chose de vertigineux à marcher dans une forêt et à réaliser qu'on se trouve à l'intérieur d'un seul être vivant. Pas une métaphore, pas une façon de parler : un organisme unique, avec un seul génome, un seul système racinaire, une seule histoire de peut-être douze millénaires. C'est exactement ce que représente Pando, dans l'Utah. Et c'est justement parce que cette réalité est si difficile à saisir qu'un artiste sonore a eu l'idée de l'écouter plutôt que de la regarder.

Le résultat, présenté en mai 2023 à la 184e réunion de l'Acoustical Society of America, dépasse ce que quiconque espérait entendre.

Un arbre qui ressemble à une forêt

Populus tremuloides, le peuplier faux-tremble, a cette particularité de se reproduire non par graine mais par expansion souterraine. Une tige meurt, deux autres surgissent depuis la même racine. C'est ainsi que Pando a colonisé, sans se presser, un territoire de 40 hectares dans le comté de Sevier. Ses 47 000 tiges partagent le même ADN et émergent d'un seul système racinaire commun, formant ainsi un organisme unique de 6 000 tonnes métriques, le plus lourd connu à ce jour sur Terre.

Son nom vient du latin : « je me répands ». C'est assez exact. Après peut-être 12 000 ans d'existence, ses tiges atteignent jusqu'à 24 mètres de hauteur. La plupart des troncs individuels ne vivent qu'une centaine d'années, c'est la colonie qui dure, pas ses parties. Ce glissement entre l'individu et le collectif est précisément ce qui rend Pando si difficile à appréhender. On cherche l'arbre, on trouve la forêt. On cherche la forêt, on trouve l'arbre.

Ce que les visiteurs voient depuis le sentier, des milliers de trembles fins, leurs feuilles agitées par le moindre souffle, n'est en réalité qu'une surface. L'essentiel est en dessous, dans ce réseau racinaire qui relie chaque tige à toutes les autres. Ce réseau peut atteindre des profondeurs de près de 27 mètres selon certaines estimations. Personne n'avait encore réussi à le percevoir directement, jusqu'à ce qu'un hydrophone y soit glissé.

Ce qui se passe quand on insère un microphone sous-marin dans un arbre

Jeff Rice est artiste sonore, basé à Seattle. Il avait déjà enregistré les feuilles de Pando en 2018 pour un numéro spécial du New York Times Magazine, avant de revenir en juillet 2022 comme artiste en résidence pour l'association Friends of Pando. Cette fois, l'idée était différente : non plus enregistrer ce qu'on entend en marchant dans la forêt, mais tenter de capter ce qui circule à l'intérieur.

Rice a glissé un hydrophone dans une cavité creuse à la base d'une branche, en le faisant descendre jusqu'aux racines de l'arbre. L'hydrophone est un microphone conçu pour les milieux aquatiques, mais son principe de fonctionnement, capter des vibrations, le rend opérationnel sur n'importe quelle surface solide. Rice le précisait lui-même : « Les hydrophones n'ont pas besoin d'eau pour fonctionner. Ils peuvent capter les vibrations de surfaces comme les racines. »

Il ne s'attendait pas à grand-chose. Ce qu'il a entendu en mettant ses écouteurs l'a surpris immédiatement. Un son diffus, ténu, était là, et lorsqu'un orage s'est levé, ce son s'est mué en un grondement sourd et continu. Pas un craquement, pas un bruit ponctuel : quelque chose de profond, de presque respiratoire.

L'explication que Rice a proposée à Chicago est à la fois simple et saisissante. « Ce que vous entendez, je crois, c'est le son de millions de feuilles dans la forêt, qui font vibrer l'arbre et propagent ces vibrations à travers les branches, jusqu'dans la terre. » Les feuilles du tremble, d'où son nom, sont connues pour frémir au moindre vent. Pando en possède des millions. Agitées simultanément par l'orage, elles ont transmis leurs vibrations à travers les troncs, puis dans le réseau racinaire commun, jusqu'à l'hydrophone.

Pour tester si ces sons voyageaient bien par les racines et non par le sol environnant, Rice et Lance Oditt ont frappé une branche à distance. Ils ont tapé sur une branche située à une trentaine de mètres du point d'écoute pour vérifier leur hypothèse, et le coup a été capté comme un choc sourd par l'hydrophone. Inaudible dans l'air à cette distance, parfaitement transmis par le bois.

Ce que ça change et ce que ça ne prouve pas encore

Ces enregistrements apportent un soutien expérimental à quelque chose qu'on supposait sans pouvoir le démontrer : le réseau racinaire de Pando est réellement interconnecté, capable de propager des signaux d'un bout à l'autre de son territoire. Mais il faut être précis sur ce que cela signifie. Les chercheurs reconnaissent qu'un protocole plus rigoureux sera nécessaire pour exclure définitivement la propagation par le sol plutôt que par les racines. Ce n'est pas un détail mineur, c'est exactement la distinction qui ferait passer ces observations du statut de résultats fascinants à celui de preuve scientifique établie.

Ce que l'expérience ouvre, en revanche, est déjà considérable. Lance Oditt, fondateur de Friends of Pando, le formulait ainsi : « Bien que ce soit parti comme un projet artistique, nous y voyons un énorme potentiel pour la science. Le vent, converti en vibration et voyageant dans le système racinaire, pourrait révéler le fonctionnement interne du vaste réseau hydraulique caché de Pando, de manière non destructive. »

Cartographier les racines sans creuser. Surveiller la santé de l'organisme sans prélèvement. Rice lui-même insistait sur la dimension pratique : « Les sons naturels peuvent servir à documenter la santé d'un environnement. Ils constituent un enregistrement de la biodiversité locale et fournissent une ligne de base mesurable face aux changements environnementaux. » Un relevé sonore effectué aujourd'hui devient un point de comparaison pour dans dix ans, vingt ans, à condition que Pando soit encore là.

Pando décline, et ce n'est pas une question de siècles

La menace n'est pas abstraite. Pando décline lentement. La plupart de ses troncs ont maintenant plus de cent ans, et les nouveaux ne poussent pas pour remplacer ceux qui meurent. Le problème vient de ce qu'on a fait disparaître autour de lui.

Le surpâturage par les cerfs et les wapitis est l'une des principales menaces. Autrefois, loups et cougars limitaient le nombre de cervidés, mais ces prédateurs ont été éliminés de la région. Les troupeaux ont tendance à se concentrer à Pando, protégés par le statut forestier du site. Résultat : les jeunes pousses sont broutées avant d'atteindre une taille hors de portée. L'organisme ne se renouvelle plus.

Des études menées dans des sections clôturées du bosquet ont montré que de jeunes arbres pouvaient revenir, poussant de plusieurs mètres en quelques années, ce qui prouve que la capacité de régénération est intacte. C'est l'accès aux pousses qui pose problème, pas la biologie de l'organisme. Les tiges les plus anciennes sont par ailleurs affectées par au moins trois maladies : le chancre noir du tremble, la tache foliaire et une maladie fongique.

Il y a quelque chose d'assez inconfortable dans cette situation : Pando a traversé la fin de la dernière glaciation, des millénaires de sécheresses et d'incendies, et c'est l'élimination de quelques prédateurs au siècle dernier qui le fragilise le plus directement. Les enregistrements de Rice ne changent pas cela. Mais documenter les sons de Pando aujourd'hui, créer cette ligne de base acoustique, c'est au moins se donner les moyens de mesurer ce qui se perd, si ça se perd.

Écouter n'est pas une solution. C'est peut-être un début de compréhension.

Sources

Nicolas

À propos de l'auteur

Rédacteur

« Passionné de jardinage, je cultive potager, verger, plantes exotiques et agrumes. Je partage mes astuces et conseils pour tous les jardiniers. »