Il y a encore quelques années, on la voyait partout : en bord de route, dans les ronds-points, dans les jardins de particuliers, parfois même dans des vases posés sur des buffets. L'herbe de la pampa (Cortaderia selloana) était devenue une sorte de signature esthétique, associée à un certain style déco bohème que les magazines d'intérieur ont beaucoup relayé. Aujourd'hui, la détenir chez soi est une infraction.
Ce n'est pas un retournement de situation anodin. La plante n'a pas changé, c'est notre regard sur ce qu'elle fait aux milieux naturels qui s'est transformé, lentement, au fil de deux décennies d'observations sur le terrain.
Ce que fait vraiment cette plante une fois installée
Originaire des pampas d'Amérique du Sud, la Cortaderia selloana a été introduite en France au XVIIIe siècle pour l'aménagement paysager. Pendant longtemps, on l'a traitée comme une graminée ornementale sans histoire. Le problème, c'est qu'elle ne se comporte pas comme une plante de jardin sage. C'est une espèce exotique envahissante capable de coloniser des espaces naturels essentiels comme les zones humides, les prairies, voire les sous-bois, et on la retrouve aussi assez facilement en bord de route.
En colonisant ces milieux, elle réduit la biodiversité, diminue la qualité fourragère et augmente les risques d'incendie tout en perturbant les paysages naturels. Ce dernier point, le risque d'incendie, est souvent sous-estimé. Les touffes sèches et denses forment un combustible redoutable, particulièrement dans les zones où les étés sont de plus en plus chauds.
Sa capacité de reproduction donne le vertige. Chaque pied femelle adulte produit des millions de graines, qui peuvent être dispersées à des kilomètres par le vent. Certaines sources avancent même des chiffres encore plus élevés. Un seul spécimen peut produire jusqu'à 10 millions de graines, dispersées sur une distance pouvant atteindre 25 km. Difficile de vérifier ces chiffres avec précision, mais l'ordre de grandeur suffit à comprendre pourquoi l'arrachage manuel seul ne peut pas suffire.
Il y a aussi la question sanitaire, souvent reléguée au second plan dans le débat. Au-delà de son impact écologique, l'herbe de la pampa n'est pas sans danger pour l'homme : ses feuilles coupantes peuvent causer des blessures, et ses plumets sont connus pour provoquer des irritations allergiques chez les personnes sensibles.
Un cadre légal qui s'est durci progressivement
Depuis l'arrêté ministériel du 14 février 2018, l'herbe de la pampa est classée dans la liste des espèces végétales exotiques envahissantes, dont l'introduction est interdite en France métropolitaine. Mais cette première interdiction était partielle. L'arrêté a été actualisé à plusieurs reprises, notamment en mars 2020 et en avril 2024. Depuis le 16 septembre 2024, il est donc interdit d'en vendre, d'en détenir, d'en transporter ou d'en échanger entre particuliers.
La détention, la vente, l'achat ou le transport de l'herbe de la pampa sont désormais strictement interdits en France, une mesure qui s'appuie sur l'article L415-3 du Code de l'environnement, visant à protéger la biodiversité contre les espèces invasives. Les sanctions prévues sont loin d'être symboliques : jusqu'à 3 ans d'emprisonnement et 150 000 € d'amende. En pratique, on imagine mal un tribunal condamner un retraité pour un pied de pampa oublié dans son jardin, mais le signal envoyé est clair.
Ce que beaucoup ignorent encore, c'est que la plante n'est régulée que par des réglementations nationales dans certains pays européens, ce qui signifie qu'on peut encore en trouver dans les catalogues de professionnels en Italie, en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas. Pour quelqu'un qui commande des plantes à l'étranger, le risque de se retrouver en infraction sans le savoir est réel.
Sur le terrain, les communes improvisent autant qu'elles planifient
La loi interdit, mais c'est aux communes de faire le travail concret. Et ce travail est épuisant, coûteux, et souvent sans fin visible. À Urrugne, dans les Pyrénées-Atlantiques, la mairie essaie d'éradiquer l'herbe depuis 2017 et a créé une équipe municipale dédiée à la préservation des milieux naturels en 2022, sans parvenir à s'en débarrasser. Ce n'est pas un aveu d'échec, c'est simplement la réalité de ce type d'invasion. Le responsable du service environnement de la commune résume l'objectif ainsi : « On essaie plutôt de la maîtriser, et d'éliminer certains foyers qui sont un peu isolés. On fait de l'arrachage manuel ou mécanique, à l'aide de mini pelles. »
À Saint-Jean-de-Luz, les services départementaux et municipaux ont mené un chantier d'arrachage le long de la route départementale, à la sortie Saint-Jean-de-Luz Nord. Une association spécialisée dans la réinsertion de personnes sans emploi au Pays basque est venue renforcer l'équipe pour retirer manuellement les plants les plus petits ou les plus escarpés, en complément du travail mécanique sur engins. C'est un détail qui dit quelque chose sur la réalité du terrain : la lutte contre une plante invasive mobilise des ressources humaines considérables, et les communes cherchent des partenaires là où elles peuvent.
La SNCF s'y est aussi mise à sa façon. Dans la nuit du 8 au 9 juillet 2024, la SNCF Réseau organisait un chantier expérimental d'arrachage à l'aide d'une draisine équipée d'une pince à grumes, permettant d'aller chercher les plants dispersés le long des lignes ferroviaires en limitant l'impact sur l'environnement. Les résultats ont été encourageants : 24,5 tonnes de pieds d'herbe de la pampa ont été arrachés le long des rails. Les voies ferrées sont en effet des vecteurs de dispersion redoutables, les trains créent des courants d'air qui transportent les graines sur de longues distances.
La gestion des déchets après arrachage est un casse-tête en soi. Certaines communes, comme Urrugne, utilisent des lombricomposteurs pour traiter les déchets verts d'herbe de la pampa, l'un des seuls moyens de valoriser la plante après arrachage, car pour éviter toute reprise des graines, la Cortaderia nécessite d'avoisiner les 70 degrés en bac à compost. En dessous de cette température, les graines survivent et le problème recommence.
Une coordination à l'échelle de l'arc atlantique
Ce qui rend la situation particulièrement complexe, c'est que l'herbe de la pampa ne connaît pas les frontières administratives. Une commune qui arrache ses pieds voit régulièrement de nouveaux plants apparaître, portés par le vent depuis les terrains voisins, publics, privés, ferroviaires, autoroutiers. Sans coordination entre tous ces acteurs, l'effort local ne suffit pas.
C'est précisément l'ambition du programme européen LIFE COOP Cortaderia, lancé en 2023 et prévu jusqu'en 2028. Ce projet de gestion de l'herbe de la pampa sur l'arc atlantique rassemble l'Espagne, le Portugal et la France dans sa seconde édition, dans la continuité d'un premier projet LIFE Stop Cortaderia porté par l'Espagne et le Portugal entre 2018 et 2022. Pour le territoire national hexagonal, c'est le Conservatoire d'Espaces Naturels de Nouvelle-Aquitaine qui anime ce projet, actuellement centré sur la région Nouvelle-Aquitaine mais avec vocation à s'étendre sur tout le littoral atlantique français.
Les espèces exotiques envahissantes sont considérées comme la deuxième cause de perte de biodiversité dans le monde, après la destruction des habitats. La présence de la Cortaderia selloana sur l'arc atlantique en est un exemple concret. Le projet vise à améliorer la gouvernance publique et privée pour lutter efficacement contre cette invasion, en protégeant particulièrement les zones côtières du réseau Natura 2000 et les corridors fluviaux, tout en encourageant le transfert de connaissances scientifiques vers d'autres régions affectées.
Si vous avez encore un pied de pampa dans votre jardin, la procédure recommandée est la suivante : arrachez-les si vous le pouvez, ou coupez les inflorescences avant qu'elles ne répandent graines et pollen, et envoyez-les en déchetterie dans des sacs poubelle bien fermés. Renseignez-vous auprès de votre mairie, certaines déchetteries ont mis en place des filières spécifiques, d'autres non.